Lettre ouverte – Pour des pratiques d’accompagnement et d’orientation intégrant les enjeux de soutenabilité
Préambule
Les enjeux écologiques actuels et les risques multiples qui pèsent sur l’habitabilité du monde transforment profondément et durablement les vies professionnelles. Les acteur·ices de l’orientation et de l’accompagnement professionnel en sont pleinement conscient·es. Leurs pratiques ne peuvent se poursuivre à l’identique.
Le 28 juin 2023, l’Assemblée générale de l’AIOSP a publié un communiqué important sur cette question, se concluant ainsi : « Cela requiert que l’orientation éducative et professionnelle intègre des fondements écologiques, planétaires et sociaux. L’orientation éducative, vocationnelle et professionnelle a une longue tradition de prise en compte des enjeux sociaux et de la justice sociale ; il est urgent que nous prenions également en considération les interconnexions entre les pratiques contemporaines, les carrières, l’écologie et l’environnement. »
C’est pourquoi, dans le prolongement de ce communiqué et en lien avec les nombreuses initiatives de professionnel(le)s partout sur la planète, nous vous adressons cette lettre ouverte. Nous ne cherchons ni à culpabiliser, ni à moraliser, ni à accabler. Nous voulons proposer, accompagner et construire ensemble une orientation professionnelle à la hauteur des défis du XXIe siècle.
Nous sommes collectivement, partout sur la planète, confrontés à des tensions majeures, dramatiques dans leurs impacts destructeurs et déshumanisants et à risques multiples. Les tensions géopolitiques du moment, les conflits armés et leurs conséquences humanitaires peuvent faire passer en arrière-plan d’autres crises qui menacent l’habitabilité de la planète. Ainsi, la crise écologique et ses multiples manifestations (réchauffement climatique, épisodes extrêmes, mégafeux, raréfaction de l’eau, pollutions multiples, fonte accélérée des glaciers, atteinte et dépassement des limites planétaires…), nous percutent et nous inquiètent. Nous avons conscience des risques multiples liés au dépassement des limites planétaires, qui mettent en danger l’habitabilité de la terre. Ces ruptures écologiques nous affectent tous, particulièrement les plus vulnérables d’entre nous et tous les écosystèmes avec lesquels nous interagissons. Mais collectivement, cela ne génère pas des transformations à la mesure des enjeux.
Une focalisation sur le verdissement des métiers et des secteurs
Dans ce contexte, s’interroger sur les impacts des transformations du travail et des vies professionnelles peut vite se réduire à des questions de prévision et d’adaptation au marché : Comment le travail va se transformer ? Quelles évolutions des différents secteurs d’activités ? Quels métiers seront nécessaires aux transitions écologiques et quelles seront les compétences attendues ? Le risque est de considérer la crise écologique actuelle comme une transformation nécessitant de simples ajustements des pratiques professionnelles en poursuivant les mêmes objectifs de croissance. Et de se polariser sur les symptômes, sans analyser les multiples causes de la situation actuelle. Il serait tentant de croire qu’Il serait simplement nécessaire de développer des modes de production plus respectueux sans interroger ce qui est produit et au service de quelle forme de vie collective. En somme, le risque est de dépolitiser le débat pour le focaliser sur la dimension descriptive et technique.
Les services de l’accompagnement et de l’orientation interrogés dans leurs finalités
Par conformisme à la construction historique des pratiques professionnelles et sous prétexte de neutralité et de nécessités économiques au service du progrès, les multiples services d’accompagnement et d’aide à l’orientation peuvent s’en tenir à perpétuer les systèmes économiques et sociaux et ainsi faciliter le statut quo : s’adapter à ce qui est. Or le débat n’est pas nouveau.
Dès 1996, Peter Plant introduisait les bases de la Green Guidance, en appelant les professionnel·les de l’orientation à dépasser une vision strictement individualiste des parcours pour intégrer les enjeux environnementaux, sociaux et collectifs dans les choix de carrière. Il soulignait déjà la nécessité de repenser l’orientation à l’aune des crises écologiques et de s’interroger sur l’impact environnemental des trajectoires professionnelles individuelles, ouvrant ainsi la voie à une approche de l’accompagnement articulant justice sociale, soutenabilité et responsabilité collective.
En 1997, Jean Guichard interpellait sur la nécessité pour les professionnel·les de construire une démarche éthique qui intègre à la fois le souci des conditions de travail dignes, une réduction des inégalités et le respect de l’environnement et des ressources naturelles. En 2018, il le formule ainsi : « Les interventions d’accompagnement à l’orientation peuvent-elles encore se limiter à aider les personnes à construire des perspectives d’avenir donnant aujourd’hui sens à leur existence sans se demander par quelles vies actives elles pourraient contribuer à un développement humain, durable et équitable ? ».
Alors, comment les services d’orientation peuvent-ils intégrer ces réflexions et ces nécessités ?
Ces dernières années, de nombreux travaux de recherche ont appelé à repenser l’accompagnement et l’orientation, en esquissant les contours d’un nouveau paradigme (Peter Plant, Annamaria Di Fabio, Valérie Cohen-Scali, et bien d’autres). Dans leur sillage, des initiatives concrètes émergent aujourd’hui, traduisant ces perspectives en pratiques et en démontrant la faisabilité.
Une approche émancipatrice à retrouver
Il ne s’agit pas uniquement d’aider les personnes à s’insérer dans le monde tel qu’il est, déjà là, mais bien de développer et d’outiller des dimensions émancipatrices du travail. L’idée d’accompagnement s’étend dans une triple dimension écologique, sociale et démocratique. Comment agir en tant que professionnel·les et aider les personnes à construire une solidarité avec le monde ? Comment aller au-delà d’un processus d’adaptation ? Comment développer des interventions qui permettent à chacun de vivre une vie qui a de la valeur à ses propres yeux dans la conscience des impacts de son mode de vie et son travail ?
Cette perspective ne doit pas conduire à la moralisation ou à la stigmatisation des personnes dont les choix sont contraints par la précarité économique, les inégalités sociales, les discriminations ou le manque d’alternatives accessibles. De nombreux travailleurs et travailleuses ne disposent pas des conditions matérielles leur permettant de choisir librement leur emploi ou leur mode de vie. De même, les responsabilités dans la crise écologique sont profondément inégales à l’échelle mondiale : les pays et les populations les plus touchés sont souvent ceux qui ont le moins contribué aux dégradations environnementales. La green guidance ne devrait donc pas individualiser la responsabilité, mais au contraire chercher à élargir les possibilités réelles d’action des personnes, renforcer les capacités collectives d’agir et soutenir des transitions socialement justes.
Une orientation soutenable qui questionne la croissance, le travail et la justice sociale
Il s’agit ainsi de développer une conception de la green guidance (orientation soutenable) qui qui promeut la justice sociale et questionne les modes de croissance et les types et impacts de production, les contenus, formes et conditions de travail du monde d’aujourd’hui – non pas comme un courant à part, mais comme une approche par défaut dans toute pratique d’orientation et d’accompagnement. Il s’agit bien de contribuer au développement de nouveaux imaginaires et d’encourager l’émergence de formes alternatives de travail et de production respectueuses du monde commun.
En tant qu’acteur·ices de l’orientation et de l’accompagnement professionnel, nous jouons un rôle stratégique dans les trajectoires individuelles et collectives. Nous sommes en contact quotidien avec des milliers de personnes en quête de sens, de reconversion ou simplement d’un emploi digne, décent et durable. Pourtant, au-delà d’une préoccupation partagée, force est de constater que les enjeux écologiques restent très largement absents de nos outils, de nos référentiels et de nos pratiques d’accompagnement.
Cette lettre ouverte vise à aller plus loin, tant dans les constats que dans les propositions. Il s’agit de tracer des perspectives mobilisatrices, capables de transformer les pratiques bien au-delà des intentions générales.
Travail soutenable : une dimension encore insuffisamment intégrée
Aujourd’hui, lorsqu’une personne est accompagnée dans ses choix et son évolution professionnelle, les critères dominants restent : D’un côté : l’employabilité à court terme, le niveau de rémunération et la correspondance entre compétences et offres disponibles…. De l’autre ses intérêts, motivations et valeurs qu’elle souhaite trouver dans son travail. Ces critères sont légitimes. Mais ils sont insuffisants et occultent les enjeux collectifs vitaux du moment. Ce qui est rarement abordé :
- Les besoins collectifs, les enjeux pour le monde commun
- La qualité de vie pour soi, autour de soi et de la planète
- L’impact environnemental et social du travail réel (secteur, emploi, situation de travail secteur ou du métier visé)
- La prise en compte des questions de soutenabilité dans ces emplois secteurs ou métiers
- Les opportunités offertes par les métiers de la transition : rénovation énergétique, agriculture durable, réparation, artisanat locale, économie circulaire, éducation à l’environnement, soins et lien social…
- Les possibilités de faire évoluer son travail ou son entreprise pour aller vers plus de soutenabilité
- Le droit, pour la personne accompagnée, de questionner le sens de son travail à l’aune de ses valeurs et de l’état de la planète
- Le droit pour la personne accompagnée d’interroger les formes de travail et les modes de production
Cette lacune n’est pas neutre. Elle peut valoriser des métiers et des secteurs dont certains sont directement impliqués dans les dépassements que nous cherchons collectivement à éviter. Et occulter des aspects très concrets d’organisations de nos pratiques professionnelles et de nos vies quotidiennes qui peuvent être source de mobilisation et de bien-être au travail.
Ce que nous proposons
1.1 Sensibiliser et former les professionnels aux enjeux écologiques et au travail soutenable. Les professionnel·les doivent disposer d’une culture et des connaissances de base approfondies sur les limites planétaires, les modèles de soutenabilité, les transformations du travail et de nos modes de vie à venir, les processus de choix connectés aux besoins du monde : elle relève désormais de la compétence professionnelle fondamentale.
1.2 Intégrer l’impact écologique comme critère de choix dans les décisions d’orientation. Nous proposons de faire entrer dans nos outils et référentiels la question de la contribution des métiers au bien commun et à la préservation des écosystèmes. Des travaux existent – notamment sur les métiers de la transition, les emplois verts, ou encore les secteurs à fort impact négatif – qui peuvent nourrir des référentiels accessibles aux équipes. Le référentiel européen GreenComp peut être un outil partagé structurant.
1.3 Rendre visible les orientations ou reconversions vers des situations de travail à haute utilité écologique et sociale. Des milliers d’emplois sont nécessaires dans la rénovation énergétique, le soin aux personnes, l’agriculture biologique, la forêt, les low tech, les métiers de l’artisanat, la réparation ou l’enseignement et la formation. Mais au-delà de ces métiers, il y a mille façons d’investir les enjeux écologiques dans son travail. Les nouvelles organisations du travail (SCOP, SCIC, CAE, ESS) qui allient intelligence et responsabilité collective, inscription territoriale et limites planétaires sont autant de collectifs inspirants et émancipateurs. Les professionnel·les de l’orientation doivent pouvoir éclairer et donner à voir ces parcours. Ils ne sont pas atypiques car ils peuvent devenir la norme !
1.4 Créer un espace pour questionner le sens au travail. De nombreuses personnes que nous accompagnons ressentent une dissonance profonde entre leurs valeurs et les situations de travail qu’ils vivent. Ce mal-être n’est pas pathologique : il est souvent le signe d’une conscience écologique et éthique en éveil. Notre accompagnement peut devenir un espace légitime pour explorer ces tensions, sans les réduire à un problème individuel à corriger.
Le rôle spécifique des réseaux professionnels
Les réseaux professionnels nationaux et internationaux jouent un rôle structurant dans l’évolution des pratiques d’orientation et d’accompagnement. Nous proposons plusieurs leviers concrets pour accompagner et accélérer cette transformation en étant conscients que de nombreux réseaux et professionnels ont déjà engagé ces transformations.
2.1 Réviser les référentiels de compétences. Il est essentiel que les professionnel.les disposent d’un cadre explicite leur reconnaissant la légitimité d’aborder ces questions dans leurs pratiques. Il s’agit d’intégrer explicitement les enjeux de soutenabilité dans les standards professionnels, afin d’ouvrir la voie à des pratiques qui les prennent en compte de manière systématique. L’objectif est de faire de cette attention aux impacts socio-écologiques une composante “par défaut” de l’accompagnement, mobilisable avec chaque personne, et non un courant de la pratique qui serait à part comme une approche optionnelle ou marginale.
2.2 Créer des espaces d’échanges de pratiques et de réflexion autour de la soutenabilité. L’expérience montre que la question de l’intégration de la soutenabilité relève de la perception que les professionnel.les ont de leur rôle. Le développement de communautés de pratique et d’espaces d’échange entre pairs apparaît comme un levier central pour soutenir ces évolutions et rompre l’isolement souvent ressenti par les professionnels qui intègrent la soutenabilité dans leur pratiques. Ces espaces devrait permettre aux professionnel.les de repenser leur pratique et leur rôle en lien avec les crises sociales et écologiques.
2.3 Soutenir l’adaptation des outils actuels ou développement de nouveaux outils.
L’intégration de la soutenabilité dans les pratiques ne repose pas uniquement sur la création de nouveaux outils, mais aussi sur la capacité à adapter ceux qui existent déjà aux contextes réels d’accompagnement. Il s’agit de permettre aux professionnels de s’approprier ces ressources afin de les rendre compatibles avec la diversité des publics et des contraintes d’intervention.
2.4 Faire de la soutenabilité un pilier de la formation continue. Les professionnels doivent pouvoir s’appuyer sur une culture commune solide concernant les limites planétaires, les enjeux de justice sociale et les transformations du travail. Ces dimensions ne peuvent plus relever d’initiatives individuelles ou militantes, mais doivent être reconnues comme constitutives du cœur de métier.
2.5 Élaborer des lignes directrices éthiques partagées. Les réseaux professionnels peuvent jouer un rôle clé dans la clarification des repères éthiques du métier. Cela suppose d’ouvrir des espaces de réflexion et de positionnement sur des questions sensibles, telles que l’accompagnement vers des secteurs à fort impact environnemental ou les arbitrages entre insertion professionnelle et contribution au bien commun.
2.6 Identifier, soutenir et valoriser les pratiques exemplaires. De nombreuses initiatives existent déjà. Les rendre visibles, les documenter et les relier entre elles constitue un levier puissant de transformation. Cela peut passer par la création de labels, de prix ou de dispositifs de reconnaissance, ainsi que par le développement de communautés de pratiques à l’échelle nationale et internationale.
2.7 Transformer l’organisation des conférences et événements professionnels. Les événements organisés par les réseaux professionnels doivent être cohérents avec les messages portés. Cela peut se traduire par la réduction des déplacements aériens, le développement de formats hybrides ou décentralisés, le recours à des prestataires locaux engagés, le choix de l’alimentation proposée, la transparence sur l’empreinte environnementale des événements, ainsi que l’intégration systématique des enjeux de soutenabilité dans les programmes scientifiques et professionnels.
2.8 Renforcer le plaidoyer auprès des décideur·euses publics. Les réseaux professionnels ont un rôle essentiel à jouer pour faire évoluer les cadres institutionnels. Il s’agit notamment de promouvoir l’intégration des enjeux de soutenabilité dans les cahiers des charges, les systèmes d’évaluation, les indicateurs de performance des services d’orientation et d’accompagnement et les documents cadres nationaux et internationaux, afin que ces dimensions ne reposent plus uniquement sur l’engagement individuel des professionnels.